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Les Populations de l'Algérie

Le peuplement européen de l'Algérie Jack Roussel
 Juifs d'Algérie des origines à 1830   Richard Ayoun
Les Juifs du Mali   Jacob Oliel
Les Berbères  Paul Balta
 Le premier dictionnaire kabyle-français  Lionel Galand.

 


 

  LE PEUPLEMENT EUROPÉEN DE L'ALGÉRIE


Évolution démographique

En 1835, cinq ans après le débarquement du corps expéditionnaire français, on estimait la population algérienne à 1 870 000 habitants, chiffre se décomposant ainsi :
Maures et arabophones 1200 000 ;
Nomades : 400 000 ;
Kabyles : 200 000 ;
Juifs : 30 000 ;
Turcs : 20 000 ;
- Koulouglis : (métis de Turcs et de femmes indigènes) 20 000 ;
- Les Européens, encore peu nombreux, surtout des soldats, n'étaient pas décomptés.
Le premier recensement officiel eut lieu en 1856 sous le Second Empire. Il donna le résultat suivant :
Population totale recensée : 2 460 000 habitants dont 2 300 000 étaient enregistrés comme Musulmans.
Parmi les 160 000 non Musulmans, 90 000 étaient Français.
En 1881 : 3 254 000 dont 2 842 000 Musulmans et 412 000 Européens (12,3%).
En 1901 : 4 706 000 dont 4 070 000 Musulmans et 634 000 Européens (13,5%).
En 1921 : 5 680 000 dont 4 890 000 Musulmans et 790 000 Européens (14%).
En 1936 : 7 235 000 dont 6 248 000 Musulmans et 833 000 Européens (11,5%).

En 1954 : 9 650 000 dont 8 670 000 Musulmans et 980 000 Européens. Ces derniers représentaient alors un tout petit peu plus de 10% de la population totale.


Pour des raisons pédagogiques, ou plus exactement de mémoire, on retient mieux et c'est très près de la vérité : 10 millions d'habitants dont 9 millions de Musulmans et 1 million d'Européens.
Note 1 - Le terme Européen englobe les Algériens d'origine européenne et les immigrés plus récents ainsi que les Juifs naturalisés français par le décret Crémieux de 1870. En 1954, sur ce million d'Européens, 79% étaient nés en Algérie.
Note 2 - Le pourcentage d'Européens le plus élevé est de 14%. C'était en 1921, juste après la Première Guerre mondiale. Par la suite, le pourcentage ne cessera de diminuer, même si la population européenne progresse, mais beaucoup moins vite que la musulmane.

LE RECENSEMENT DE 1906
Il nous donne des renseignements intéressants sur la population européenne. (chiffres arrondis)
Population totale : 5 230 000 dont 4 550 000 Musulmans.
La population non musulmane qui était donc de 680 000 se décomposait ainsi :
Français : 399 000 (279 000 d'origine et 120 000 naturalisés par décret).
Israélites : 65 000 (Les israélites étaient tantôt comptés à part, tantôt englobés dans la population européenne !).
Etrangers : 215 000 dont 150 000 Espagnols, de loin les plus nombreux, 43 000 Italiens, 11 000 Maltais. Les autres, 11 000 également : Suisses, Allemands, etc.
 
POPULATION DE L'ALGÉRIE DEPUIS SON INDÉPENDANCE (1962)
La population s'est fortement accrue: 14 millions d'habitants en 1970, 19 millions en 1980, 24 millions en 1990, 30 millions en 2000.
Prenons une fourchette pour l'estimation en 2006 : entre 32 et 33 millions, environ 17 fois plus qu'en 1835 !
 
Jack Roussel

 


 LES JUIFS D'ALGERIE DES ORIGINES à 1830

En histoire juive générale, la communauté d'Algérie est considérée comme marginale malgré son passé deux fois millénaire, si elle est comparée aux groupes juifs d'Irak, de France, d'Allemagne, du Maroc et de Pologne. Les juifs d'Algérie, partie intégrante du judaisme d'Afrique du Nord ne constituent ni une entité ethnique pure ni un groupe homogène.
Au hasard des courants migratoires, des fluctuations commerciales ou des persécutions, les ancêtres des juifs d'Algérie viennent de divers horizons géographiques se fixer dans le pays.

Sur les origines des juifs d'Afrique du Nord nous possédons plusieurs traditions. Celles rapportés par la littérature talmudique qui placent en Afrique et probablement à Carthage des exilés des Dix Tribus d'Israël, déportés en 722 avant J.C. par l'assyrien Sennachérib.
Nous possédons aussi des traditions locales qui ont été recueillies par les Pères de l'Eglise. Celles-ci font remonter encore plus haut la présence juive en Afrique du Nord.
L' historien byzantin Procope explique au VIe siècle que des Cananéens, les Girgaschites étaient arrivés jusqu'en Numidie (Une partie de l'Algérie Est actuelle, de Carthage à Oued Moulouya), poursuivis par Josué et qu'une inscription gravée sur deux stèles comportait la phrase : "Nous sommes ceux qui ont fui devant Josué, fils de Navé" .
Si nous quittons le domaine des hypothèses, nous ne trouvons des attestations documentaires sur la présence juive qu'à l'époque romaine. Elles concernent en fait plus la Lybye et Carthage que l' Algérie. D'après les Actes des Apôtres (II, 10) il est à rremarquer que des pèlerins étaient venus d'Afrique à Jérusalem lors de la Pentecôte 28, (de Lybie probablement). On peut admettre que depuis l'importante population de Cyrane au ler siècle, une émigration ait pu se produire en direction de l' Afrique du Nord occidentale. A ce sujet, il est à signaler qu'il y a eu une présence juive sûre au IVè siècle avant JC où l'on a trouvé en Cyrénaïque (régioo orientale de la Lybie) et en Tripolitaine, des objets venus de l'Israël pré-exilique. Au début du VIIè siècle, une immigration juive a lieu en provenance de l'Espagne à la suite des décrets anti-juifs édictés par les rois visigoths d'Espagne. Du commencement du VIIIè siècle à la fin du XIVè siècle le devenir des communautés juives est mal connu.

Cependant, il est à remarquer des phénomènes importants : d'une part une immigration juive en provenance de l'Irak et de la Syrie, à l'intérieur du vaste courant migratoire qui drainait alors les masses Musulmanes d'Orient en Occident, des pays du Croissant autrefois fertile et maintenant désert vers le Maghreb et l'Espagne. D'autre part, les Almohades maîtres de l'Afrique maghrébine comme de l'Espagne, poussés par la doctrine de leur Mahdi Ibn Tumart, résolurent d'islamiser de force tous les dhimmis (les Juifs et les chrétiens).
Une véritable mutation est donnée aux communautés juives d'Algérie avec l'immigration des Juifs fuyant la péninsule Ibérique. Elle commence en 1391 à la suite des "pogromes" du 6 juin au 13 août en Castille et en Aragon. De l'Espagne, cette immigration s'étend de 1391 à 1492, lors de l'expulsion. Du Portugal, elle commence,en 1497, lors de l'expulsion de ce pays, mais elle va continuer jusqu'au XVIIIe siècle ,avec les marranes portugais. La grande mutation du judaisme d'Algérie se produit au XVe siècle, d'une part lorsque les masses espagnoles repeuplent les cités d'Algérie et d'autre part, lorsque les élites de ces masses espagnoles c'est-à-dire leurs rabbins sont en passe d'imposer leur autorité et leurs réformes aux communautés existantes.
Il y eut aussi d'autres juifs de France et d' Italie notamment de Libourne qui vinrent s'installer en Algérie quelque temps plus tard.

Richard AYOUN
Institut National des Langues et Civilisations Orientales.


 VOYAGE SCIENTIFIQUE
Les JUIFS du MALI


Une dépêche de l'A.F.P. annonça la découverte d'une communauté juive au Mali, le 27 mars 1996, dans la région de Tombouctou. Mais comment deviner, a priori, quel groupement juif avait pu traverser les épreuves et le temps pour resurgir tout à coup parmi tous ceux qui ont été signalés au long de l'histoire, dont voici les plus connus :
L'ancien empire du Ghana, fondé par des hommes blancs (Tarikh es Soudane) vers l'an 300. Selon M. Delafosse, ces rois blancs auraient été des Judéo-syriens chassés par les persécutions romaines de Cyrénaïque, vers 118.
A leur arrivée en Afrique occidentale, au VIIIe siècle, les premiers Musulmans trouvèrent, installés, entre Sénégal et Niger, sur l'emplacement du futur royaume du Mali (Mallal) des populations qui lisaient la Tawrat et d'autres groupements juifs sur le territoire de la Kamnuriyya. Ce que les grands historiens et géographes arabes (El Bakri, Idrissi...) ont tous mentionné.
Vers la fin du IXe siècle, un Juif de la tribu de Dan, Eldad le Danite est apparu à Kairouan ; dans un récit qu'il a laissé, il évoque l'existence, au Sahara, d'un empire juif.
Le cas des Banou Israël - cités dans un texte de Mahmoud Kati, à peu près sûrement d'origine juive, vivant dans la boucle du Niger au début du 16è siècle - était demeuré une énigme pour les historiens et chercheurs qui ont fini, en désespoir de cause, par tirer les conclusions suivantes : " leur nom n'a rien d'hébraïque, étant dû, très probablement à une rencontre fortuite, une simple coïncidence "...
Près du lac Fati, dans la région de la boucle du Niger, et précisément à Tendirma, vivaient à la fin du XVè siècle des Juifs qui s'étaient rendus célèbres par les puits qu'ils avaient creusés, - dont les parois étaient enduites de beurre de karité - et par la qualité de leurs légumes, due à l'eau avec laquelle ils étaient arrosés : (Tarikh el Fettach).
Nous savions, sans être en mesure d'en apporter la démonstration qu'une partie de la diaspora touatienne s'est dirigée vers le sud pour tenter de trouver refuge sur l'autre rive du Sahara, après la destruction des communautés du Touat en 1492.
En 1500, à Gao, l'Askia Mohamed Touré, à la demande du Cheikh Abd el Krim El Meghili, le bourreau des Juifs du Touat, fit arrêter tous les Juifs touatiens qui vivaient sur son territoire ; El Meghili voulait venger sur eux son fils Mohamed ben Abd el Jebbar " assassiné au Touat par le parti des Juifs ". Cette décision indisposa le Cadi de Tombouctou qui demanda son annulation compte tenu que ces gens ne pouvaient être tenus responsables des événements survenus ailleurs. Les Juifs de Gao retrouvèrent leur liberté, sans que personne ait pu savoir ce qu'ils devinrent par la suite.
Les premiers Européens, tout comme les Musulmans quelques siècles auparavant, ont rencontré des Juifs en arrivant en Afrique occidentale ; ce fut notamment le cas de : Valentim Fernandes, qui parle de Juifs au XVIè siècle à Oualata, et de Mungo Park, lequel, vers 1895 à Tombouctou, puis à Sansanding s'est trouvé en présence de Juifs qui étaient vêtus et priaient " comme des Musulmans ".9. Mardochée aby Serour, au cours de ses déplacements vers les localités situées le long du fleuve Niger, a rencontré, parmi les Touareg Aouillimiden, des gens qui lui ont déclaré : " Nous sommes des Juifs et nos ancêtres étaient originaires de Tamentit ".10. Henri Lhote a, d'une certaine façon confirmé certains renseignements donnés par Mardochée quand il a affirmé que les Touareg avaient razzié des Juifs du Touat, et en particulier les forgerons ; ce qui peut expliquer, d'après lui, l'existence de fractions comme les Ida Houssaq [les fils d'Isaac].
Sans tirer de conclusions, Théodore Monod a lui aussi été frappé par tout un faisceau d'éléments concordants : du symbole de la Magen David (ou Sceau de Salomon) placé au-dessus d'une porte à Ouadane, à la pierre gravée en hébreu de Ghormali, en passant par les inscriptions latines de Carthage, les " Altercations " de Saint Augustin, les cartographes juifs majorquins du Sahara... (L'Hippopotame et le philosophe, Actes-sud, 1993, pp. 239-247)
Et je ne parlerai pas de toutes les ethnies africaines dont les origines juives présumées n'ont jamais été démontrées : Peuls, Mandés, Bafour.

j'ai voulu vérifier les affirmations concernant les Daggatoun, s'ils existaient encore et à condition qu'ils aient conservé le souvenir de leur origine cent trente ans après le passage du rabbin Mardochée qui les avait découverts et dénommés vers 1865. J'ai rencontré le chercheur malien Ismaël Diadié Haïdara et de nombreux autres informateurs, et les résultats obtenus m'ont comblé :

Dans les villages du fleuve autour de Tendirma, le nom des Banou Israël est encore dans certaines mémoires - car c'est à cet endroit exactement qu'ils ont vécu et qu'ils ont été massacrés en 1493-1494- Le chef du village, qui ne voulut pas en parler, estimant que, puisqu'ils étaient morts, il était inutile de soulever cette question, consentit à nous faire conduire à l'emplacement du dernier puits et du cimetière ". Selon toute vraisemblance, il s'agirait plutôt d'un charnier : des ossements sont visibles à fleur de terre et la position des squelettes, la façon dont ils sont entremêlés, tout semble dire que leur mort ne fut pas naturelle, qu'ils n'ont pas reçu véritablement de sépulture...
Apparemment, tous les Banou Israël ne furent pas massacrés ; nous avons pu rencontrer les descendants de ceux qui ont sauvé leur vie en acceptant l'islamisation. Or, étrangement, ils n'ont oublié ni leur origine juive ni, quelquefois leurs patronymes ; nous avons pu rencontrer des Al Kuhin [Cohen] ; d'autres ont conservé un nom juif qui témoigne de leur origine touatienne, ce qui permet de penser que des rescapés du massacre de 1492 sont venus se réfugier dans cette région.
A Tombouctou, nous avons eu entre les mains des documents commerciaux rédigés en arabe et annotés en hébreu à l'époque du rabbin Mardochée.
Mais le plus surprenant, peut-être, fut de rencontrer parmi les Touareg de Gao, Bourem, Tombouctou... des gens qui, sans hésitation, se déclaraient d'origine juive ; ce sont, en songhaï, les Daga (les Imrad en langue des Touareg), c'est-à-dire ceux-là même qu'à la suite d'une erreur de traduction, Isidore Loeb (secrétaire général de l'Alliance Israélite traduisant en français le manuscrit hébreu de Mardochée) a appelés les Daggatoun. Si quelques Daga disent clairement être d'origine à la fois juive et touatienne, la plupart d'entre eux savent seulement que leurs ancêtres sont venus du Maroc, qu'ils faisaient le commerce du sel et du tabac, ce qui est fort significatif puisque :
- Le Touat est historiquement une province marocaine, dont le rattachement au territoire algérien ne date que de la conquête française.
- Le tabac est une production touatienne traditionnelle depuis au moins le XVè siècle.
 
Avec les Daga, non seulement certains portent des prénoms tels que Eli, Izaryel... mais leur lexique est riche de mots pour nous troublants, comme par exemple pour les notions telles que " savoir, connaître " : Talmud. Mardochée aby Serour avait écrit que les Daga étaient " blancs comme neige " et ils sont en effet très clairs, les femmes et les enfants, particulièrement fins, ayant une peau bien blanche.

Jacob OLIEL
Le Saharien, n° 140 - 1er trimestre 1997


 Les Berbères existent-ils ?

D'où viennent-ils ? Qui sont-ils ? Autant de questions qui n'ont cessé de se poser aux historiens depuis l'Antiquité. Le réveil de la berbérité, auquel on assiste depuis quelques après années, a rendu ce problème tout autant culturel que politique. Mais il n'est pas vécu avec la même acuité dans tout le Maghreb : en Libye, en Tunisie et en Mauritanie, il ne reste que des îlots berbérophones, et les Touaregs, dont l'aire de mouvance couvre le sud de l'Algérie et de la Libye et le nord du Niger et du Mali, ne sont environ qu'un million. En revanche , au Maroc, les berbérophones représentent 60 % de la population et, en Algérie, ils constituent des groupes importants, notamment en' Kabylie, au Mzab et dans les Aurès. A Alger comme à Rabat, le pouvoir central se méfie de ce réveil, craignant qu'il ne mette en cause l'unité nationale et l'appartenance du Maghreb à la civilisation arabo-musulmane. Quelques ouvrages récemment publiés, ou fort judicieusement réédités après avoir été longtemps introuvables, contribuent à éclairer aussi bien cet arrière-plan culturel que les problèmes du Maghreb. Paul Balta

D'éternels rebelles
 
Quelle ressemblance existet-il aujourd'hui entre un cultivateur kabyle à la peau blanche et aux cheveux roux ou bruns, un commerçant ou un industriel mozabite portant sa calotte blanche, un chamelier touareg au visage noir caché par ses voiles bleus, un montagnard chleuh de l'Anti-Atlas qui a conservé l'art de construire des terrasses sur les versants escarpés ?
A la différence des types humains et des modes de vie s'ajoutent les différences de dialectes. Un auteur marocain le souligne (1) pour affirmer que les Achlaïn (habitants du Haut-Atlas), les Zayaïn ou Amazighin (Moyen-Atlas), les Achrifin (Rif), les Akbaïlin (Kabyles du Djurdjura), les Amachkin (Sahara central) et les Achaouyin (Aurès) ne se reconnaissent pas dans le vocable commun de " berbères " utilisé par Abderrahman Ibn Khaldoun, né en 1332 à Tunis et mort en 1406 au Caire, dans ce monument qu'est l'Histoire des Berbères (2). Et pourtant...
Dans cet ouvrage fourmillant de détails, Ibn Khaldoun ne fait pas un récit chronologique des événements de la région mais une histoire généalogique. Il commence par discuter des différentes hypothèses sur l'origine et la filiation de toutes les tribus berbères, en soulignant la diversité des populations et des influences subies. Ainsi parle-t-il de la Kahena, reine des Aurès, dont les sujets " professaient le judaïsme, religion qu'ils avaient reçue de (...)Syrie " et des différents conquérants grecs, romains, latins, arabes...
 
" Les enfants de Canaan "
 
Il conclut d'ailleurs que les Berbères n'ont " aucune origine arabe " mais qu'ils sont " les enfants de Canaan, fils de Cham, fils de Noé " et précise que " leur aïeul se nommait Mazigh ", nom qu'ils se donnent encore aujourd'hui et qui signifie " homme libre ". Aussi peut-on s'étonner que des historiens de l'époque coloniale aient abusivement sollicité Ibn Khaldoun pour opposer les Berbères, d'après eux indo-européens, aux Arabes sémites..
Plusieurs dynasties berbères ayant été contemporaines, il examine chacune séparément pour suivre son histoire dans sa continuité. Et, tout en décrivant la diversité des tribus, il dégage leurs traits communs. " Nous croyons, dit-il, avoir cité une série de faits qui prouvent que les Berbères ont toujours été un peuple puissant, redoutable, brave et nombreux, un vrai peuple comme tant d'autres dans ce monde, tels que les Arabes, les Persans, les Grecs et les Romains. "
Ailleurs, il énumère longuement leurs vertus et note que ce sont d'éternels rebelles. Il définit aussi leurs coutumes, et précise par la même occasion leur aire territoriale, qui s'étend de l'Atlantique à l'Egypte et de la Méditerranée au Sahara : " Ils mangent le couscous, portent le burnous et se rasent les rouous " (crânes). Mais, pressentant sans doute de futures querelles et soulignant la complexité des imbrications, il note, cette fois dans le Discours sur l'histoire universelle (3) : " Arabes et Berbères ont vécu depuis si longtemps au Maghreb qu'on a peine à imaginer qu'ils aient vécu ailleurs. "
Au-delà d'apparentes contradictions, l'archéologue contemporain confirme les intuitions et les renseignements de l'historien-sociologue du quatorzième siècle. " En fait, écrit Gabriel Camps (4), il n'y a aujourd'hui ni une langue berbère, dans le sens où celle-ci serait le reflet d'une communauté ayant conscience de son unité, ni un peuple berbère, et encore moins une race berbère. Sur ces aspects négatifs, tous les spécialistes sont d'accord... et cependant les Berbères existent. "
 
Une sorte d'enquête policière
 
Spécialiste de la protohistoire de l'Afrique du Nord et du Sahara, ce chercheur, qui prépare une Encyclopédie berbère à laquelle collaborent une centaine de spécialistes internationaux, se livre dans son ouvrage à une sorte d'enquête policière pour traquer le " mystère " des Berbères.
Ainsi suivons-nous les Garamantes qui introduisirent le char et le cheval, les Gétules nomades par opposition au Libyens sédentaires, les Numides et les Maures, dont on ne sait si leur nom vient du grec mavros (sombre) ou du sémitique mahaurim (occidentaux) ; nous découvroins que Goliath (djoulouta ou djallout, qui veut dire " roi ", comme aguellid, en berbère) avait un fils Ifricos, qui donna son nom à l'Afrique après y avoir conduit ces Berbères, dont le nom, repris par les Arabes viendrait de barbarus (étranger à la culture grecque et latine) mais pourrait avoir aussi été tiré du nom d'une tribu maure, les Bavares, particulièrement remuante.
Le dernier chapitre, "Permanence berbère", n'est pas le moins passionnant, parce qu'il fait le lien entre le passé et le présent en étudiant les constantes de cette civilisation à travers les coutumes familiales et sociales, la langue et l'art avec ses motifs géométriques qu'on retrouve aussi bien sur les bijoux, les poteries, les tapis, les coffres, etc. Dans un registre totalement différent mais tout aussi éclairant, citons l'étude d'Yves Lacoste (5), qui explique, à partir de l'oeuvre d'Ibn Khaldoun, les causes du sousdéveloppement du Maghreb.
Paul Balta ; Le Monde des livres - 18 février 1983. p 18

(1) "Berbères et berbérisme", de Farid Naimy, in Al Asas, Rabat, juillet 1982.
(2) Ibn Khaldoun, Histoire des Berbères et des dynasties musulmanes de l'Afrique septentrionale, traduite par le baron de Slane, éditions Geuthner, 4 volumes.
(3) Ibn Khaldoun, Discours sur l'histoire universelle, traduction de Vincent Monteil, éditions Sindbad, 1978, 3 volumes.
(4) Gabriel Camps, Berbères, aux marges de l'histoire, 352 pages, éditions Hespérides, Toulouse-Cedex, B.P. 490-31010.
(5) Yves Lacoste, Ibn Khaldoun, naissance de l'histoire, passé du tiersmonde. monde. 278 pages, Maspero.


Le premier dictionnaire kabyle-francais

Chacun de nous a eu l'occasion d'entendre résonner, à l'entrée d'un chantier ou dans l'une de ces petites épiceries qui ne connaissent pas la fermeture dominicale, la langue parlée dans la montagne marocaine, sur les cimes du Hoggar ou sur les plages de Djerba. Cette langue, nous l'appelons traditionnellement le berbère, mais les usagers lui donnent autant de noms qu'elle comporte de variétés régionales. Il n'existe en effet aucun berbère "standard", officiel ou littéraire.
Dans certaines zones cependant, les parlers constituent un ensemble, un dialecte assez homogène pour assurer une communication aisée entre des gens que réunissent, par ailleurs, un même mode de vie et des, traditions communes.
Quelques dialectes doivent aux hasards de l'histoire d'avoir acquis, pour nous, une certaine notoriété ainsi le touareg ou, au Maroc, le rifain et le chleu. En Algérie, le kabyle est l'un des plus importants. Si important même, qu'il est peut-être temps de lui reconnaître, le titre de langue. Car l'opposition entre langue et dialecte est d'ordre politique ou culturel, plutôt que linguistique : dès maintenant le touareg, sous le nom de tamasheq, est compté parmi les langues nationales du Niger, et l'intérêt qu'on porte aujourd'hui aux valeurs régionales pourrait faire admettre l'existence d'autres langues berbères.

13000 mots
 
Toutes les cultures berbères ont en commun de ne pas reposer sur une tradition écrite. Malgré sa passion toute neuve pour l'audiovisuel, l'homme occidental doit encore faire effort pour concevoir qu'une langue non écrite possède une grammaire, qu'elle véhicule des traditions, des
pensées, des sentiments, bref une littérature, souvent des plus élaborées.
Comme on disposait seulement de lexiques, incapables de décrire les nuances et la complexité des emplois, J: M. Dallet avait conçu le projet d'un grand dictionnaire.Après sa mort, survenue en 1972, ses collaborateurs, Madeleine Allain, J. Lanfry et P. Reesink, décidèrent d'achever l'oeuvre entreprise.
Leurs efforts aboutissent aujourd'hui à une publication qui est un événement pour la culture kabyle. Les jeunes générations trouveront là un héritage que l'oubli parfois menaçait et qui leur permettra de créer à leur tour : près de 13 000 mots, dont les valeurs sont classées, commentées et, mieux encore, éclairées par des exemples tirés de la conversation ou du répertoire littéraire. Aussi n'est-il pas de page où l'on ne découvre une expression savoureuse, un proverbe, voire quelques vers, tandis que les attitudes religieuses ou les traditions populaires se trouvent décrites en mainte occasion.
On demande souvent si le berbère ressemble à l'arabe. Très différentes, les deux langues sont pourtant unies par une double relation de parenté et de voisinage, un peu à la manière de l'anglais et du français, qui appartiennent tous deux à la famille indo-européenne et que l'histoire a encore rapprochés, puisque le vocabulaire continental a envahi l'Angleterre avec les Normands. Le berbère et l'arabe, eux, font ensemble partie du groupe des langues dites chamito-sémitiques. Si lointaine qu'elle soit, leur parenté explique sans doute que le mot berbère, comme le mot arabe, soit construit sur une armature de consonnes, la "racine", qui permet un classement plus rationnel que l'ordre purement alphabétique : le dictionnaire distingue ainsi plus de 6 000 racines.
Seul le touareg du Hoggar, excellemment décrit par le Père de Foucauld, avait fait l'objet d'une étude lexicale aussi étendue. Un deuxième modèle est maintenant proposé aux berbérisants, que d'autres parlers attendent. Il n'y faut, plus que la science et la foi.
Lionel Galand., Directeur d'études à l'École pratique des hautes études.

Dictionnaire kabyle-français, de J.- M. Dallet, SELAF (Société d'études linguistiques et anthropologiques de France, 5, rue de Marseille, 75010 Paris). Préface de Salem Chaker, XL et 1052 pages.


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